Fragilisation du pouvoir royal et émergence d’un pouvoir parallèle fort


Le cas de Thami El Glaoui au Maroc (fin XIXe -milieu XXe siècles)
Yvonne SAMAMA

Dans cette étude il s'agira de comprendre ce qui a permis à des notables locaux (les Glaoui à Télouet dans le haut Atlas marocain) d'accéder à un tel pouvoir aussi bien territorial que politique et de réussir à devenir, pour l'un d'entre eux, l'un des principaux rivaux du sultan Mohamed V dépossédé de ses principales prérogatives politiques par le Protectorat. Dans ce cadre, je m'interroge sur les raisons de l'émergence de la puissance des Glaoui. Ces derniers ayant été érigés en « seigneurs féodaux » et brutalement déchus. Ceci montre qu'une toute puissance est forcément liée à une conjonction d'événements qui peuvent la rendre éphémère. En outre, je présente ce qui me permet de penser que le Makhzen n'a pas encore réussi à éradiquer le souvenir de la puissance notabiliaire des Glaoui. Les différents éléments ayant participé à l'émergence de la puissance des Glaoui orienteront les axes de cette recherche.
Reconnaissance religieuse, militaire, politique et économique
Leur reconnaissance au sein de la collectivité locale était religieuse et héréditaire ; le premier de la dynastie arrivé sur les lieux était fqih et avait hérité de la baraka de sa mère originaire de Doukala, issue d'une famille d'esclaves. En tant que représentant de l'Islam, il connaissait le Coran et possédait, sans doute, un pouvoir d'arbitrage important. Sa parole était écoutée.
La reconnaissance des Glaoui était aussi militaire. Le roi avait reconnu les qualités militaires du fils (Ibibd) de ce fqih qui était allé combattre les Ayt Télouet. Son père avait été chassé du lieu par son beau-frère jaloux de sa notoriété grandissante. Le sultan lui confia donc la fonction de khalifat. Pour assurer la sécurité des cols, il fallait une force militaire qui faisait la réputation de la tribu Glaoua, tribu dominée par un seigneur. Au début du siècle, Madani, le fils d'Ibibd s'était trouvé en possession d'une artillerie, de loin supérieure à ses voisins, que le roi Hassan ler lui avait laissée en dépôt lors de son passage dans l'Atlas et qui ne fut jamais restituée. Cette opportunité inespérée avait permis à Madalli d'élargir considérablement son territoire. Ceci donnait aux Glaoua, une véritable identité et une recon naissance des autres tribus : « Tout » dit-on aujourd'hui au village. Grâce à une grande connaissance du milieu et à sa réputation militaire, la tribu Glaoua assurait la sécurité de la région ce qui permettait au seigneur, le Glaoui, d'exploiter les cols qui la traversaient en imposant des taxes à toutes les caravanes et à tous les marchands du souk tant au nom du Makhzen qu’en son nom. Télouet était un caravansérail où tout pouvait s'échanger : « On trouvait tout à Téouet, des dattes, de l'huile, du henné du café des produits de beauté, du miel, des céréales... ».

Hiérarchisation administrative
Dans chaque tribu soumise, était érigée une kasbah abritant une administration hiérarchisée (caïds, khlift, moqaddmen, shikh et une harka) qui devait régulièrement rendre compte de leurs observations, régulièrement à Télouet, au caïd des caïds (Madani dans un premier temps puis Hamou, son gendre, puis Brahim, le fils de Thami occupé par ses fonctions de Pacha à Marrakech).
Pour administrer un tel territoire, le Glaoui (Madani puis Thami) s’appuyaient non seulement sur les membres de leur famille mais aussi sur les familles de notables du lieu, car elles possédaient un poids important au sein de la collectivité et s'étaient attaché une clientèle. Les Glaoui qui sont nés à Télouet connaissaient parfaitement le droit coutumier. Ils choisissaient donc leurs fonctionnaires parmi les notables reconnus par la collectivité, pour leur droiture, leur richesse et leur ancestralité. Le choix des Glaoui était donc en accord avec celui de la collectivité. Les « fonctionnaires » des Glaoui connaissaient parfaitement la situation et la personnalité de chacun des habitants. Ceci était utile pour la collecte des impôts, par exemple, proportionnelle à la richesse de chacun, ou bien même pour la cooptation d'un personnel réputé obéissant et soumis. Le khalifat s'adressait au shikh qui luimême s'adressait au moqaddem qui était le notable le plus proche des habitants puisqu'il était en rapport constant avec la population du douar. En de nombreuses occasions, le caïd des caïds de Télouet organisait des réunions pour avoir un aperçu général sur la région. Le pouvoir était centralisé à la kasbah de Télouet.
Si la reconnaissance des Glaoui était intérieure, elle était également extérieure. Thami était la notabilité la plus importante du Maroc avant même le Sultan. Il représentait son pays en Europe et notamment en France.

Les ressources
Les revenus du Glaoui provenaient en partie des impôts des tribus soumises, de la mine de sel de Télouet, des taxes. Télouet aurait été, selon les dires, un véritable centre économique, puisque des familles juives y étaient présentes, installées sur le chemin des caravanes. Il s’y serait donc développé le modèle de la cité islamique.
Si la puissance de Madani était liée au roi auquel il avait fait allégeance, celle de Thami était directement attachée au Protectorat dont il tira un grand bénéfice. Au nom de ses appuis français, il avait pu mener une politique accrue de destitution des villageois, et commettre un grand nombre d'abus. Les Français avaient besoin d'un intermédiaire fort qui se faisait respecter et sur lequel ils pouvaient compter dans un pays sujet à la dissidence (el-siba). Par exemple, le roi Moulay Hassan ler avait été obligé d'intervenir militairement dans le Tafilelt pour forcer les tribus à payer l'impôt. Cependant, la puissance des Glaoui s’arrête brutalement avec le retour du sultan (exilé pour un temps à Madagascar) et le départ des Français du territoire marocain.

La survivance d’un pouvoir
Aujourd'hui, même si la période des Glaoui s'est éteinte. Leurs différents casbahs ont été confisquées par l’État.. Ces Casbahs sont encore debout et suscitent l'intérêt de nombreuses organisations humanitaires qui se sont proposées de les restaurer. Si celle de Ouarzazate a été effectivement réhabilitée, celle de Télouet (capitale de l'empire Glaoui) est laissée dans un état d'abandon total. Néanmoins, alors qu'une large littérature véhicule une image hautement négative du dernier seigneur, la population de Télouet continue d'être profondément attachée au Glaoui de la région, considéré comme un père symbolique.

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